Quand le mépris linguistique s’invite dans la vie publique
Grâce à un article de journal (Le Poher) paru il y a quelques jours, Yes Breizh a eu connaissance d’un épisode survenu récemment lors d’un conseil municipal à Carhaix, où une élue a été moquée pour avoir pris la parole en breton.
Un tel comportement, au-delà de son caractère discourtois et inutilement agressif, pose une question malheureusement récurrente : peut-on, dans une République dont la devise est ‘Liberté, égalité, fraternité’, tolérer qu’un élu ridiculise publiquement une autre élue pour le simple fait d’utiliser la langue historique de la Bretagne encore parlée par plusieurs dizaines de milliers de personnes ?
Certes, il serait possible de qualifier cet incident comme anecdotique mais il révèle, au contraire, des tensions profondes autour de la place des langues dites « minoritaires » en France et particulièrement en Bretagne, mais aussi une contradiction plus large dans notre manière de penser les enjeux linguistiques.
Une atteinte aux règles élémentaires du débat démocratique
Mais revenons d’abord à la question du respect entre élus (et plus généralement entre personnes ayant un mandat associatif, syndical ou dans une entreprise).
Dans une assemblée délibérante, la parole est un droit fondamental. La tourner en dérision revient à nier la légitimité de celui ou celle qui s’exprime.
Le fait que cette moquerie vise une élue plus jeune et engagée dans la promotion culturelle renforce le malaise. La critique politique est légitime, la raillerie personnelle ne l’est pas.
Lorsqu’elle prend pour cible une femme dans un contexte public, elle peut en outre être perçue comme une forme de sexisme ordinaire, encore trop présent dans la vie politique.
Mais au-delà de la personne, c’est bien la langue elle-même qui est visée. Et c’est là que le geste méprisant et discourtois de l’élu prend une dimension sociétale et politique.
Le breton, une langue vivante et légitime
Faut-il encore rappeler une évidence : le breton n’est pas une fantaisie folklorique, mais une langue vivante, portée par des locuteurs, des associations, des écoles, et même des élus.
L’élue moquée a consacré une partie de sa vie à l’étude et à la transmission du breton, jusqu’à en faire un objet de recherche académique.
Dans ce contexte, moquer une intervention en breton revient non seulement à mépriser une élue, mais aussi à nier le travail culturel, éducatif et scientifique qui accompagne cette langue.
Plus profondément, cela traduit une vision encore très centralisée et hégémonique (voire peu sûre d’elle) de la République française, où la diversité linguistique est toujours perçue comme une menace plutôt que comme une richesse.
Une contradiction française : défendre le français ailleurs, mais pas ici
C’est ici que la situation devient paradoxale.
Ceux qui dénoncent avec vigueur l’usage du breton au nom de l’unité linguistique sont souvent les mêmes qui s’inquiètent, parfois à juste titre, du recul du français ailleurs dans le monde.
Au Québec, par exemple, le français est perçu comme menacé par la domination de l’anglais dans un environnement nord-américain largement anglophone. Certains analystes parlent même d’une pression constante de l’anglais, au point que la survie du français y est régulièrement débattue.
Dans ce contexte, les politiques de protection linguistique québécoises sont souvent défendues en France comme légitimes, voire nécessaires.
Mais alors, comment justifier qu’on soutienne la défense du français au Québec tout en rejetant celle du breton en Bretagne ?
Une logique universelle : les langues minoritaires en danger
Le cas breton s’inscrit de fait dans une problématique mondiale. L’UNESCO alerte depuis longtemps sur la disparition progressive des langues minoritaires, souvent remplacées par des langues dominantes.
Au Tibet, par exemple, la langue tibétaine est régulièrement décrite comme fragilisée par la montée en puissance du mandarin dans l’éducation et l’administration. Ce type de situation est souvent dénoncé en Europe comme une forme d’effacement culturel.
Là encore, la contradiction est frappante : on condamne la marginalisation du tibétain face au chinois, on s’inquiète du recul du français face à l’anglais mais on tolère, voire on encourage à la disparition du breton face au français.
Qu’en pense l’élu siffleur ?
Une hiérarchie implicite des langues
Derrière ces contradictions se cache une hiérarchie implicite : certaines langues seraient « nobles », dignes d’être défendues, tandis que d’autres seraient accessoires, à vocation folklorique voire inutiles.
Le français mérite d’être protégé. Le breton, lui, serait tolérable… à condition de rester discret et de plus en plus minoritaire.
Cette vision est problématique, car elle repose sur une conception utilitariste de la langue : une langue ne vaudrait que par son poids économique ou politique.
Or, une langue est avant tout un vecteur de culture, de mémoire et d’identité. Sa disparition n’est pas seulement linguistique, elle est aussi symbolique.
Le danger du jacobinisme culturel
L’attitude dénoncée à Carhaix s’inscrit donc dans une tradition française bien connue : le jacobinisme linguistique dont s’est inspiré au XXe siècle un bon nom nombre de régimes dictatoriaux à tendance nationaliste (Allemagne nazie, Italie fachiste, Espagne franquiste, Russie communiste, etc.)
Aujourd’hui, ces politiques appartiennent officiellement au passé. Pourtant certains réflexes demeurent.
Moquer une élue parce qu’elle parle breton, c’est perpétuer cette logique sectaire et anti démocratique. C’est considérer qu’il n’y a de place que pour une seule langue dans l’espace public. C’est dangereux : pourquoi pas ensuite considérer la pertinence d’une seule expression politique ?
Une question de cohérence et de respect
La réalité contemporaine va dans le sens inverse. L’Europe valorise de plus en plus le plurilinguisme, et de nombreux pays reconnaissent plusieurs langues officielles sans pour autant craindre pour leur unité et leur cohésion (par exemple la Suisse avec 4 langues officielles !).
L’incident de séance de Carhaix dépasse donc largement le cadre local.
Elle pose une question simple : voulons-nous défendre les langues uniquement lorsqu’elles nous concernent, ou sommes-nous capables d’adopter une position cohérente ? Si l’on considère qu’il est légitime de protéger le français au Québec, alors il doit être tout aussi légitime de protéger le breton en Bretagne. Si l’on condamne un travail de sape de la Chine pour provoquer la disparition du tibétain, pourquoi alors se montrer en France, aussi chinois pour favoriser l’affaiblissement breton.
Yes Breizh a engagé récemment une réflexion de fond sur ce sujet en se rapprochant de nombreux exemples européens. Dans ce cadre , Yes Breizh fera très prochainement des propositions concrètes à destination des élus, des candidats, des associations, des syndicats, des entreprises pour dépasser le stade des plaintes et permettre l’obtention de résultats.
En conclusion : le breton, un combat à portée universelle ?
L’attitude de l’élu qui s’est moqué de sa collègue n’est pas seulement déplacée : elle est révélatrice d’un problème plus profond.
Elle montre que la question linguistique reste, en France, un sujet sensible, souvent mal compris. Elle révèle aussi une incohérence dans notre manière de défendre — ou non — les langues.
Or, la défense des langues minoritaires n’est pas un combat identitaire étroit. C’est un combat universel, qui touche à la diversité culturelle, à la démocratie et au respect des individus.
Respecter une langue, c’est respecter ceux qui la parlent.
Et dans une assemblée démocratique, cela devrait être la base.
Ngũgĩ wa Thiong’o (1938-2025) était un écrivain, essayiste et intellectuel kényan majeur. Figure mondiale de la pensée postcoloniale, il a défendu toute sa vie les langues africaines et leur place dans la littérature, l’éducation et la vie publique. Après avoir d’abord écrit en anglais, il a choisi de publier en kikuyu, sa langue maternelle, faisant de la question linguistique un combat culturel et politique central.
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